Kasbahs, ksour et palmeraies : apprendre à lire la vallée du Drâa

Kasbahs, ksour et palmeraies : apprendre à lire la vallée du Drâa

Sur la route de Zagora, la plupart des voyageurs appellent « kasbah » tout bâtiment de terre aux murs ocre. L’approximation est commode, mais elle fait passer à côté de ce que le paysage raconte. Dans la vallée du Drâa, presque tout ce qui est construit ou planté répond à deux nécessités anciennes : se défendre et partager une eau rare. Avec quelques notions de vocabulaire, la route cesse d’être une succession de jolis villages et devient un paysage que l’on comprend.

Kasbah ou ksar, la différence se voit depuis la route

Le ksar, ksour au pluriel, est un village fortifié. Ses habitants vivent derrière une enceinte commune, percée en général d’une seule porte monumentale. À l’intérieur, des ruelles souvent couvertes gardent la fraîcheur et desservent les maisons, la mosquée, les greniers et parfois un ancien quartier juif, le mellah. De loin, le ksar apparaît comme une masse compacte, souvent posée en lisière de la palmeraie, sur un sol qui ne prend rien aux terres cultivables.

La kasbah, elle, est la demeure fortifiée d’une famille puissante ou d’un caïd. On la reconnaît à ses tours d’angle, plus hautes que le reste et ornées dans leur partie supérieure de motifs géométriques en relief. Elle peut se dresser à l’intérieur d’un ksar ou seule au milieu des champs, comme à Skoura, où plusieurs grandes demeures de terre émergent des palmiers. Les habitants emploient aussi le mot amazigh tighremt pour désigner la maison fortifiée. L’usage local lui-même mélange volontiers les termes, ce qui doit rendre le visiteur indulgent envers sa propre confusion.

Pourquoi la terre crue fond, et pourquoi on la répare encore

Ces constructions sont en pisé : de la terre humide mêlée de paille et de cailloux, tassée couche après couche dans un coffrage de bois. Les rangées de petits trous visibles dans les murs sont les logements des pièces de bois qui maintenaient ce coffrage. Le matériau se trouve sur place et protège bien de la chaleur, mais il craint l’eau. Un toit qui fuit, un orage qui ronge le pied d’un mur, et l’édifice commence à se dissoudre.

C’est pourquoi tant de ksour paraissent à moitié effondrés. La plupart n’ont pas été détruits : ils ont été quittés. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nombreuses familles ont bâti des maisons en parpaing le long de la route goudronnée, plus simples à entretenir et raccordées à l’électricité. Privé de l’entretien régulier que réclame la terre, le vieux village s’est délité en quelques décennies. Certains ksour sont aujourd’hui restaurés, en tout ou en partie, pour devenir maisons d’hôtes ou petits musées ; d’autres restent habités par quelques familles. La différence se remarque tout de suite : une porte repeinte, du linge à une fenêtre, des voix dans une ruelle.

La palmeraie fonctionne sur trois étages

Depuis la route, la palmeraie ressemble à une forêt uniforme. C’est en réalité un jardin étagé, conçu pour tirer le meilleur parti d’une eau comptée. Le palmier dattier forme l’étage supérieur : il supporte le plein soleil et ombrage ce qui pousse dessous. Au milieu viennent les arbres fruitiers, grenadiers, figuiers, oliviers ou amandiers. Au sol, sur de petites parcelles cernées de levées de terre, on cultive l’orge, la luzerne pour le bétail, des légumes, parfois le henné.

Ce système crée un microclimat nettement plus frais et plus humide que le désert voisin, ce que l’on ressent physiquement en entrant à pied dans une palmeraie en pleine journée. Il est aussi fragile. Au XXe siècle, le bayoud, une maladie due à un champignon, a tué une grande partie des palmiers dattiers du pays, et les sécheresses répétées ont fait reculer des pans entiers de palmeraie dans le bas de la vallée.

L’eau se partage à l’heure près

Rien, dans la vallée, n’a plus de valeur que l’eau du Drâa. Régulé depuis le début des années 1970 par le barrage El Mansour Eddahbi, près de Ouarzazate, le fleuve alimente par des lâchers successifs les canaux d’irrigation, les seguias, qui courent au pied des palmiers. Chaque famille détient un droit d’eau exprimé en temps : tant d’heures, à tel moment du cycle, hérité ou acheté. Un responsable désigné par la communauté veille au respect des tours, et les litiges se règlent traditionnellement devant la jmaa, l’assemblée du village.

Dans certaines oasis du Sud, l’eau arrive aussi par des khettaras, galeries souterraines creusées en pente douce pour conduire l’eau d’une nappe jusqu’aux champs. On les repère en surface à leurs alignements de puits d’accès, comme une ligne de petits cratères dans la plaine. Beaucoup sont taries ou abandonnées au profit du pompage motorisé, qui fait baisser les nappes et menace à terme les palmeraies qu’il devait sauver.

À Zagora, la vallée garde la mémoire des caravanes

Zagora doit une part de sa célébrité à un panneau peint : « Tombouctou 52 jours », la durée du voyage à dos de chameau jusqu’à la ville sahélienne. Il rappelle que le Drâa fut l’une des voies du commerce transsaharien, par où transitaient l’or, le sel et les esclaves. Un peu plus au sud, la zaouïa de Tamegroute conserve une bibliothèque de manuscrits anciens, et le village produit une poterie à glaçure verte que l’on reconnaît au premier coup d’œil.

Ces lieux se comprennent mieux lorsqu’on les relie dans un même trajet. C’est ce que permet par exemple le circuit Maroc de Caravanes Aventures, qui traverse la palmeraie de Skoura, passe par Nkob aux abords du Jbel Saghro, puis rejoint la palmeraie de Zagora avant de filer vers les dunes de l’erg Chegaga : en quelques jours, on passe de la kasbah isolée dans les palmiers au village fortifié de fond de vallée.

Un conseil pour la visite : entrez dans une palmeraie à pied, accompagné de quelqu’un du village, plutôt que de la longer en voiture. Les parcelles sont privées, les levées de terre fragiles, et une seguia s’éboule sous un pas mal placé. Un habitant vous montrera où marcher et vous dira à qui revient l’eau qui coule à vos pieds ; c’est souvent à ce moment-là que le paysage devient lisible.